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J'ai d'abord écrit pour moi seul, pour mon bonheur personnel, par besoin, par plaisir, par désarroi, par bravade, en urgence, pour oublier. Egoïstement et intensément. J'avais douze ans. Pensionnaire à Paris, coupé de mon foyer, mes devoirs achevés, j'employais les derniers moments de l'étude du soir à me créer de l'évasion. Le rêve ne me suffisait pas: il fallait que la main eût part à l'affaire. Ecrire me permettait d'échapper à mes voisins, à la salle de classe, au plafond gris, aux vitres sales. En six mois, j'ai ainsi noirci deux cahiers pompeusement baptisés romans, d'une petite écriture fine et pressée, difficile à déchiffrer, ce qui me laisse à penser que je me souciais fort peu que mes lignes fussent lues par quiconque .
Deux minces, malhabiles et minuscules "romans". Je les possède encore et ne les feuillette jamais sans émotion tant ils me rappellent le petit lycéen pensif des années 30. J'avais intitulé l'un "Dans la forêt vierge", l'autre "Les exilés de l'archipel". Parfaitement impubliables , comme bien l'on pense .
En vérité, je faisais mes gammes, comme bien d'autres auteurs les ont faites avant moi. Je citerai par exemple Montherlant qui, sensiblement au même âge, se levait aux aurores pour écrire "Suprême défi", présenté par lui comme une "nouvelle des temps néroniens" (1). Subissant déjà la fascination de l'antiquité, il était normal que son inspiration l'entraînât vers le cirque et ses combats.
Pour ma part, imprégné de Jules Verne, mes songes voguaient plutôt vers les terres lointaines, prometteuses d'aventures .
Plus tard, bien plus tard, l'été de 1940, je m'attelai à la rédaction de mon premier "vrai" roman. Je l'ai déjà dit ailleurs, en juin 40, suite à la débâcle de nos armées, les troupes allemandes de la Wehrmacht envahissaient et occupaient une grande partie du territoire national. J'étais en Bretagne, à Plougasnou, chez ma grand-mère, dans la maison où s'étaient écoulées mes vacances d'enfant. Mais à vingt ans, les jeux de l'enfance ne sont plus de saison. Je me revois, cet été-là qui fut particulièrement chaud, amer et désÅ“uvré, face à un avenir sombre et incertain, contraint de renoncer à la carrière militaire que j'envisageais, déconcerté par la défaite de nos armes et l'humiliation faite au pays.
Une fois encore, je me jetai dans l'écriture comme on saisit une bouée de sauvetage. Ce livre était un galop d'essai. Le roman achevé en quelques semaines, je laissai dormir mon manuscrit pendant cinq ans avant de le récrire de bout en bout, en pensant, cette fois, qu'il aurait des lecteurs. Il ne fallait pas les décevoir. L'étrange aventure de Carnoët parut en 1945 aux Editions Dumas -le livre a été réédité en 1994 par les Editions Elor. Premier roman et premier roman scout. J'avais trouvé dans le scoutisme une source de thèmes que j'allais exploiter, comme on le sait, bien des années durant.
Que retenir de ces deux expériences?
Essentiellement que le désir, la nécessité d'écrire me sont venus en des heures pénibles où j'avais besoin de me sortir de moi-même . Il ne s'agit pas d'en tirer une règle ayant valeur générale: morfondez-vous, vous écrirez. Non! Mais il faut reconnaître que , bien souvent, l'écriture est un baume qu'on étend sur certaines blessures de l'âme. J'ai dit avoir écrit tout d'abord pour moi-même. Mais du jour où l'on passe du manuscrit à l'imprimé, du jour où l'on sait qu'on sera lu, le devoir s'impose d'écrire aussi pour les autres et pour leur plaisir - les deux objectifs ne s'excluant d'ailleurs nullement l'un l'autre .
Dès lors, au besoin d'écrire - car il y a toujours au départ cette sorte d'étrange besoin - vient se joindre le souci d'apporter au lecteur, j'allais dire "sur un plat", la parfaite, la meilleure traduction du rêve dont on s'est bercé.
Ecrire, oui! mais écrire bien, ce qui ne se fait pas sans angoisses, sans tiraillements. Car l'inspiration n'est pas nécessairement au rendez-vous. Les phrases ne sont ni souples ni dociles. Elles se dérobent souvent, refusent leur concours à la pensée. On écrit, on rature, on recommence. On fait brouillon sur brouillon. Parfois deux, parfois cinq. On court longtemps après le mot juste, l'adjectif qui surprend -c'est donc le bon -, le verbe exact, l'image qui fait mouche.
Ce long travail n'est pas vécu sans tourment. Tourment passionné et un peu fou car il porte néanmoins en lui une forme bizarre de plaisir. Je le dis: il se glisse là, dans la douleur de la création, une part de joie intense, ce que j'ai bien souvent éprouvé - serais-je le seul?- et que je suis bien en peine d'expliquer.
Finalement, la récompense arrive. Elle se présente sous la forme d'une bonne page, d'un texte bien tourné, d'un dialogue vif et plaisant. Ces phrases dont on se réjouit, qu'on relit avec le sentiment qu'elles ne sont pas de soi, qu'on admire un peu innocemment, comme le pêcheur admire une belle prise, on sait que lorsqu'elles tomberont sous d'autres yeux, elles délivreront sans l'altérer en rien le message dont on les a chargées.
Oui, c'est ainsi que je mène mon petit bonhomme de chemin d'écrivain, avec plus ou moins de bonheur, depuis maintenant plus de cinquante ans. Oui, telle est la somme de peines et de joies qui se dissimule derrière chacun de mes romans . Ai-je été un bon, un aimable, un honnête dispensateur des rêves que j'ai conçus? Aux lecteurs de le dire .
Dachs
(1) Relevé dans "Les enfances de Montherlant", de J.N. Faure-Biguet ( Plon - 1941).
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