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Il nous est arrivé des diverses garnisons où avaient évolué son enfance et son adolescence: Albertville, l'Allemagne, Strasbourg, Nancy... C'est Pierre Joubert qui le premier d'entre nous l'approcha de très près, alors que le dit Joubert accomplissait son service militaire dans le régiment commandé par le Colonel de Verdilhac: le 158è d'infanterie à Strasbourg (mon futur régiment de la guerre 39-40). Ce fut une rapide amitié. Ce furent les inoubliables soirées dans les brasseries alsaciennes, où Pierre Joubert apporta au Prince Eric alors naissant - et juste porteur du bracelet de vermeil - l'appui de son imagination, de son humour, de ses crayonnages déjà prestigieux.
A moi, Serge Dalens apparut par dessus les épaules de mes Ayacks facétieux et polissons, en 1937, auréolé du prestige de la collection où il venait d'entrer en fanfare. Le souvenir qui ne m'a jamais quitté, et qui est lié aux féeries de l'adolescence, est celui d'un week-end de la haute patrouille de la 131è Paris (que je venais de fonder) à Dieppe où le jeune juge suppléant faisait son apprentissage des grandeurs et aussi des pitreries judiciaires. (Il était trop intelligent pour être dupe). Sur un balcon face à la mer, illuminé de bougies, pour simuler un feu de camp, nous rêvions à de lointaines aventures et à de grands faits d'armes. Lui, jetait sur le papier les premières lignes de ce qui devait devenir "La malle d'Angleterre" et ne vit jamais le jour. Peut-être une partie du contenu de cette malle s'est-elle retrouvée dans quelque enquête du Chat-Tigre. Et ce fut la terrible épreuve de la guerre, la chance qui fit se rencontrer en avril 40 à Ay, près d'Epernay, le lieutenant du train des équipages et l'officier d'état major du 158è R.I. Dans l'euphorie de la Libération, nous relancions le Signe de Piste et ce fut la montée au pouvoir de cette formidable aventure d'une collection qui atteignit à plusieurs reprises (1957-1972-1976) des sommets inégalés et qui ne dut ses périodes de déchéance qu'à l'absence de courage et de volonté des éditeurs qui se succédèrent à son chevet. Ce furent les émouvantes soirées de Boulogne, chez Mademoiselle Gilleron, où se retrouvaient dans une chaude ambiance illustrateurs, jeunes et moins jeunes auteurs, en compagnie de personnalités éminentes: le général De Lattre, Mgr. Rodhain, Guy Arnoux, les journalistes Arnaud de Corbie, Jean Bouchon, Jean-Louis Dubreuil, Claude Appell... et beaucoup d'autres.
Avec Yves, nous nous partagions les tâches parfois accablantes, parfois exaltantes, mettant le pied à l'étrier aux jeunes auteurs talentueux, soutenant ceux qui commençaient d'atteindre la notoriété, courant les "journées du livre", les collèges, les fêtes scoutes pour dédicacer à tour de bras, et suppléer ainsi à l'effort publicitaire défaillant des éditeurs, fréquentant assez régulièrement la Foire Internationale de Francfort pour accélérer la vente de nos droits, et surtout acquérir les droits des livres Allemands, Anglais, Italiens... de valeur qui renforçaient la crédibilité de notre collection, comme grande collection de jeunesse, dépassant de loin la clientèle scoute (rappelez-vous ces titres prestigieux: le Navire du rêve, la Croisade des enfants, Raid survie, le mousse de la Santa Maria, Juanita, les batailles de Néatli, la fuite, Dans l'enfer espagnol, pied nus à travers l'Inde... et tant d'autres...).Yves et moi avions parfois des divergences sur le fonctionnement de la boutique (quand cela dépendait de nous et de la confiance que l'on nous accordait bien sûr). Il voyait toujours grand, très grand, parfois trop grand ! Je lui rappelai que le Signe de Piste n'était pas un paquebot de luxe, mais un petit voilier qui courait contre vents et marées vers "l'impossible accord" et vers les lieux un peu secrets où se rassemblent régulièrement "les Forts et les Purs".
Le Comte Yves de Verdilhac a pu disparaître à nos yeux un jour d'hiver. Le Prince Eric de Swedenborg, lui, est immortel. Ses ambassades et consulats restent ouverts pour les gentils garçons et gentilles filles, les Ayacks et les chenapans de tout poil et de toutes origines. Mais le Prince, les Ayacks et tous les héros du Signe de Piste ne sont rien sans le flux des amitiés qui les entoure et qui les cerne et lui fait cette colonne de lumière qui monte de la terre vers le ciel. Elle pourra subir des éclipses cette colonne, se voir bombardée de rayons laser contraires, divergents et, à l'occasion, hostiles, elle reparaîtra toujours à l'aube d'un printemps plus précoce et plus tenace que les autres.
Repose en paix, ami Yves, comme on le disait chez les scouts "ça suivra". Ton Ĺ“uvre perdurera. La mienne et celle de nos amis aussi. Nous en avons la ferme conviction.
Jean-Louis FONCINE
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