Serge Dalens (1910-1998)

Serge Dalens vu par lui-même (1958)

Je suis né le 3 octobre 1910 à Albertville (Savoie), de père militaire et de mère provençale. J'étais ravissant, avec une couronne de cheveux blonds et de charmants petits points blancs sur le nez. Je fus élevé au sein, à la phosphatine Fallières et à la polente. J'eus la diphtérie, la rougeole, la scarlatine, les oreillons; j'attends encore la coqueluche. Délicat de la gorge, ma mère m'affublait d'étonnants cache-nez, et mes condisciples m'appelaient Totor.

Mon père étant soldat, je voyageai beaucoup. Ma vocation littéraire se révéla à Paris, où j'écrivis à dix ans un drame historique, et s'affirma à Mayence, où j'ajoutai un sixième acte au Cid. Devenu scout, j'abandonnai partiellement le théâtre pour le roman, et je composai quelques nouvelles qui ne figurent malheureusement pas dans les anthologies. Un jour, après avoir lu L'aventure du Roi de Torla, je décidai de tenter ma chance, et ce fut le Bracelet de vermeil. Mais comme les grands génies sont destinés à demeurer longtemps méconnus, je promenai plusieurs mois le manuscrit de ce chef-d'Ĺ“uvre d'éditeur en éditeur, sans découvrir celui qui consentirait à le publier. Enfin le Signe de Piste voulut bien l'accueillir, et je promis de faire mieux la prochaine fois.

On écrit d'abord pour son plaisir, ensuite pour celui de ses amis ou soi-disant tels, et enfin pour gagner des sous. Je ne fais pas exception à la règle. Aujourd'hui, heureusement marié et cinq fois papa, je bosse plus qu'un fonctionnaire des Finances, avec dans les oreilles la voix de mes malheureux enfants qui, dressés sur leur grabat, me crient: " -- Papa, du pain!". Pour moi, la gloire littéraire n'est qu'un vain mot, si elle ne m'apporte aussi la piquette en semaine, les sardines-beurre le dimanche, et un coup de beaujolais aux fêtes carillonnées.
Notez que je n'en suis quand même pas à un timbre près pour répondre à ceux qui me font l'honneur de m'écrire. Mais, pavé de bonnes intentions, je me désespère en voyant le courrier s'entasser sur ma table, et ne sais plus par où commencer. Alors, "comme il n'y a pas d'affaires urgentes, mais des gens pressés", je remets sans cesse au lendemain, accumulant sur ma tête, injures, factures et malédictions.
Physiquement, il y a quelques quinze ans, j'étais plutôt bien de ma personne. Maintenant il est vrai, des individus malveillants insinuent que les restes de mon opulente chevelure ont beaucoup blanchi, et que si je perdais deux ou trois dizaines de kilos, l'élégance de ma silhouette ne pourrait qu'y gagner. Je méprise ces propos, assurément dictés par l'envie, mais j'en souffre. Chacun a ses faiblesses, et moi, j'ai ma petite coquetterie.

Depuis le 6 janvier 1952, je suis Officier d'Académie. Cette distinction méritée a couronnée une existence entièrement vouée aux belles lettres et à votre service. A part une longue et paisible retraite, je n'ai donc plus rien à désirer.
J'use pourtant mes dernières forces à préparer les nouveaux triomphes de la collection Signe de Piste, dont Jean-Louis Foncine et moi sommes depuis peu directeurs. C'est drôle de nous voir tous les deux ensemble. Lui est petit, mince, pétillant d'intelligence et d'esprit, un peu l'Aramis des Trois Mousquetaires. Moi, je suis grand, gros, muet d'admiration dès qu'il ouvre la bouche. Il règle en trois coups de cuiller à pot les affaires les plus délicates, et j'éprouve bien du mal à le suivre. Evidemment, nous ne sommes pas toujours d'accord, et nous avons parfois des mots.
Que vous dirais-je encore ? Sans mon bon ange, j'aurai déjà vendu mon droit d'aînesse pour une jatte de mayonnaise, et je déplore chaque jour de ne compter aucun petit frisé dans ma famille. Mes cartons renferment les plans d'une dizaine de romans qui ne verront jamais le jour, puisque je ne suis capable d'en écrire un que tous les six ou sept ans. C'est évidemment fâcheux, mais je ne vois pas le moyen d'en sortir.

Et voilà. Mon passé n'a désormais plus de secrets pour vous. Ne me condamnez pas sur cette minute de sincérité, et agréez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments distingués.

Votre bien dévoué,

Serge Dalens

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