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Cinq livres, cinq enfants, quarante-cinq années ensemble, ainsi pourrais-je résumer ce temps de bonheur à ses côtés. Bien sûr, il y eut des orages. Bien sûr, il y eu des tempêtes. Mais toujours, dans nos cœurs passionnés, l'embellie reprenait le dessus et le vivifiant vent de chez nous - ce fameux Noroît - chassait les nuages, dévoilant de nouveau un ciel heureux. Rapides, passèrent les années… Rapides, s'égayèrent les enfants. De ci, de là, quelques escales ramenaient de petits moussaillons à bord du vieux navire ancré sur les mers d'herbe drue de notre colline d'Ostrohove. Dans cette ville de Boulogne-sur-Mer dont nous avions fait notre port d'attache. S'envolèrent vers leur destin les livres écrits sur l'établi de notre amour, avec outils qu'étaient nos passions communes et tout autant nos différences. Nous nous serrions dans notre amour. Nous deux, pour des années encore de bonheur…
Puis l'âpre vent de la maladie s'abattit sur Jean-Louis. Le cœur qui commençait de s'affoler et aussi cette lente progression d'un mal qui l'épuisait peu à peu. Quatre années de courage et de combats. Faire face. Tenir coûte que coûte. Ecrire tant bien que mal. Parler, témoigner de notre foi. La vie qui coule encore dans ses veines, la vie passionnée, passionnante toujours. Malgré la maladie et jusqu'au dernier jour. Il luttait pied à pied, sans plainte, sans colère, l'humour toujours cinglant aux lèvres, l'amour toujours brûlant au cœur. Secrètement, il écrivait sur Dieu, dont la caresse, j'en suis convaincue, ne le quitta pas un instant et qui se révélait chaque jour davantage à lui, dans le secret de son être, trop silencieux à mon gré. On voyait son visage s'adoucir en raison inverse de la maladie qui le taraudait. « Il est de plus en plus beau, Jean-Louis ! » constataient ses proches. L'image divine se lisait sur ses traits, c'est vrai.
Et lui, l'intellectuel hautement cultivé, au courant - jusqu'au bout - de tout ce qui se passait dans le monde ; lui qui, brillamment sorti de Sciences-Politiques, stupéfiait ses interlocuteurs par l'extrême précision de ses connaissances historiques ; lui qui avait fondé plusieurs journaux, dont Siroco - celui qui lui tenait le plus à cœur - dans la tourmente de la guerre, pour redonner espoir à une jeunesse désemparée ; lui qui nous impressionnait par ses connaissances, nous intimidait par son intransigeance, tout en nous séduisant de ses insolites réparties… voilà qu'il devenait peu à peu simple et humble comme l'un de ses petits-enfants, qui l'adoraient. Et pas seulement eux, mais aussi les gens qu'il rencontrait chaque jour. Le facteur, la femme de ménage, l'infirmier, en témoignèrent après son départ : « On ne pouvait pas ne pas aimer un homme comme lui. »
Il est parti vers sa passion ultime : Dieu. Ce Dieu qu'il avait rencontré personnellement dans une expérience fulgurante, il y a vingt-cinq ans. Et qui lui avait donné pour premier gage d'amour - avec combien d'autres ! - la certitude de la vie éternelle. Ce Dieu qu'il voulait « raconter » dans son dernier livre. Mais comment raconter Dieu ? C'est maintenant qu'il le fait, en m'entraînant dans son sillage. Car, si l'essentiel est invisible pour les yeux, il ne l'est pas pour le cœur ! Cette nuit-là, cette sombre nuit d'hiver, lorsqu'il fallut partir pour le Pays perdu, l'unique Pays perdu, il me dit : « Alors, on va pouvoir aller chez nos amis ce soir. » Et parce qu'il aimait Dieu d'une folle passion, tout imprégné qu'il était de sa Vie éternelle, je compris que, comme au larron sur la croix, le Saint-Esprit lui soufflait : « Ce soir au Paradis »… Le voilà donc au pays-perdu éternel, parti pour de nouvelles aventures, des aventures pleines de mystères et de révélations ineffables, mais pourtant bien réelles. Avec la ferveur, j'y prête toute mon attention amoureuse. Et parfois, lorsqu'un coin du voile se déchire, je le rejoins, vivant déjà, avec lui, un plus extraordinaire bonheur qu'aucun de ceux qu'il m'a offert ici bas.
Brigitte Dubreuil, Juin 1995.
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