Une interview de Pierre Joubert

La Voix du Nord, 07/03/87

À l'occasion de l'organisation de la grande exposition « Pierre Joubert, entre plumes et pinceaux », nous avons retrouvé pour vous une interview parue sur une pleine page du quotidien régional La Voix du Nord le samedi 7 mars 1987.

Pierre Joubert y était interrogé une semaine avant que se tienne le festival « Kid 87 » à Tourcoing, lors duquel de nombreux dessinateurs de BD allaient lui rendre hommage.

Pierre Joubert, pouvez-vous vous présenter, pour ceux qui ne vous connaissent pas ?
Je suis un illustrateur, c'est-à-dire quelqu'un qui travaille en collaboration avec un auteur ou un écrivain.

Vous êtes surtout connu pour l'ensemble des travaux que vous avez consacrés au scoutisme. Pourquoi vous êtes-vous intéressé au scoutisme ?
Lorsque j'étais étudiant à l'école de dessin, j'avais un très bon copain qui était scout lui-même. J'avoue que j'avais un a priori défavorable à l'égard du scoutisme. Je trouvais cela un peu idiot et ce fut plus pour me moquer gentiment de ce copain que je suis allé, un dimanche, à l'instigation de quelques autres étudiants, participer aux activités de sa troupe. J'étais, en quelque sorte, l'espion qui était chargé de le mettre en boîte, mais ce fut le contraire qui se produisit car le scoutisme me plut.
C'est comme cela que tout a commencé. Je rendais compte, un peu comme un journaliste, mais sous la forme de petits croquis des petites aventures, des petits incidents qui pouvaient nous arriver au cours des sorties. Et tout naturellement, j'ai fait, en bénévole, des dessins pour la revue de scoutisme qui paraissait à l'époque. Nous étions dans l'Entre-deux guerres et le scoutisme était alors très en vogue puisqu'il y avait près de 30000 scouts, ce qui faisait un potentiel de lecteurs très important.
La revue pris alors de l'ampleur et on me proposa d'en être le dessinateur attitré et rétribué. Je quittait  la grande
Illustration, une grande imprimerie où je travaillais depuis sept ans comme dessinateur, au grand dam de mes parents qui pensaient sincèrement que je quittais la proie pour l'ombre.
Ce fut pourtant le début de mon indépendance et avec le recul, je dois dire que toute ma carrière, tous mes travaux, sont venus de là, des suites de cette collaboration à ce qui n'était qu'une sorte de fanzine avant l'heure, car beaucoup d'éditeurs sont passés par le scoutisme.

Mais c'est plus à la collection Signe de Piste qu'à la revue scoute que vous devez d'être connu…
La revue comportait un certain nombre de petits contes, de petites nouvelles que nous envoyaient des scouts. Les responsables du scoutisme et de la revue se sont donc dit : pourquoi ne pas faire des livres à partir de ces aventures ?
Plusieurs éditeurs ont été contactés mais tous se sont défilés car le créneau de la littérature pour adolescents était jugé par eux comme étant trop étroit. L'adolescence dure peu de temps et nombre d'adolescents sont encore attirés par des livres enfantins, tandis que d'autres sont déjà attirés par des livres d'adultes.
C'est finalement Alsatia, un éditeur alsacien qui a accepté de se lancer dans cette aventure. On jouait, en fait, sur du velours, puisque nous avions d'entrée de jeu le public potentiel du scoutisme. C'est ce qui a fait que nous avons très vite atteint des ventes de quelques 10000 exemplaires, assurant à cette collection une bonne rentabilité. Et le premier gros succès de cette collection, ce fut le « Prince Eric » que j'ai créé avec Serge Dalens, qui fut le troisième volume de cette collection.

Ce Prince Eric, comment est-il né ?
Je faisais alors mon service militaire à Strasbourg et je sympathisait avec le fils du colonel qui avait, lui aussi, fait du scoutisme et déjà écrit quelques nouvelles pour le journal scout. Nous avons alors imaginé les aventures d'une patrouille scoute qui aurait eu à accomplir un acte héroïque. C'était l'époque des royaumes imaginaires situés en Europe orientale. L'idée de base était simple. Eric était un petit Prince que la patrouille scoute aurait à délivrer. Quant à son royaume imaginaire, nous l'avons installé quelque part dans le Nord, en regardant quelques cartes postales danoises. Le succès du Prince Eric fut considérable et il nous fallut envisager une suite. Je suis surpris de voir combien les jeunes sont, aujourd'hui encore, enthousiasmés par les aventures du Prince Eric.

Votre travail s'est longtemps limité à ces illustrations du Signe de Piste. Pourquoi ?
Le Signe de Piste éditait environ deux livres par mois et j'avais la charge des illustrations de l'un de ces deux livres. Chaque livre me prenait, pour l'ensemble des dessins, celui en couleurs de la couverture et la douzaine de dessins en noir et blanc de l'intérieur, environ quinze jours, ce qui me laissait peu de temps pour répondre favorablement aux nombreuses propositions que j'avais par ailleurs. Cela dit, au fil des années, j'ai éprouvé le besoin de faire autre chose et mes collaborations au Signe de Piste se sont alors espacées.

Votre univers s'est longtemps limité à la représentation de jeunes garçons. Comment expliquez-vous cette singulière absence de jeunes filles ?
Je suis un illustrateur de romans, pas un créateur. Mes dessins sont en rapport avec les textes que l'on me demandait d'illustrer. Or, il se trouve que le Signe de Piste est une collection scoute et que le mouvement scout est, pour l'essentiel, un mouvement masculin. L'absence de jeunes filles ne s'exprime pas autrement.
Nous avons bien essayé de lancer une collection pour les jeunes filles, mais cette Collection Joyeuse fut un bide total : 60 % des lecteurs du Signe de Piste sont des filles. Les adolescentes aiment bien lire des romans qui mettent des garçons en action. Il s'avère qu'une collection de livres plus spécialement destinés aux filles n'intéresse pas les garçons et très peu les filles. On peu le déplorer. C'est un constat.
On m'a souvent fait ce reproche et j'ai dessiné, chaque fois que j'ai pu, dans les illustrations des couvertures des bouquins d'aventures de Bob Morane des jeunes filles que j'ai faites le plus sexy possible afin de me dédouaner d'une certaine façon de cette réputation qui m'était faite.

Vous lisez les romans que vous illustrez ?
Dans le cas des livres du Signe de Piste, oui. Je recevais le manuscrit. Je disposais d'un budget qui me permettait de faire un nombre donné de dessins et, en accord avec l'auteur, je découpai le roman en tranches et je lui proposais (mais il se pouvait aussi que ce fut l'inverse) d'illustrer telle ou telle scène. En général, ça se passait très bien, même dans le cas où certains romans me plaisaient moins que d'autres.
Par contre, dans le cas des Bob Morane, je recevais un coup de fil de l'éditeur qui me disait avoir besoin pour le prochain bouquin de la série, d'une couverture représentant Morane à cheval, chemise déchirée ou en train de lutter contre un lion… Je ne lisais jamais le roman et quelque fois, il est arrivé que le dessin de couverture n'ait rien à voir avec le texte du livre.
Il est aussi arrivé que l'auteur change son texte pour qu'il corresponde au dessin de couverture. Souvent, lorsque je faisais mon dessin, l'écriture du bouquin n'était pas terminée.

Comment êtes-vous passé du Prince Eric à Bob Morane ?
Par le scoutisme, j'ai, à plusieurs reprises, dessiné des calendriers pour les scouts belges. Le directeur littéraire de la collection Marabout des éditions Gérard avait été scout. Il cherchait un illustrateur pour les aventures du commandant Morane. Il m'a contacté et j'ai accepté cette proposition.
Ça s'est passé de la même façon pour la collection de la « Vie Privée des Hommes » publiée par Hachette. Le directeur de la collection avait beaucoup de mal à trouver un illustrateur. Son neveu, qui était scout, lui suggéra de faire appel à moi. J'ai hésité un peu au début car il s'agit là d'un travail long et minutieux, qui nécessite une bonne documentation et des dessins très réalistes.
Mais j'avais un faible pour l'Histoire, je dessinais des scènes historiques chaque fois que ça m'était possible. En outre, j'en avais un peu assez de dessiner des scouts, car j'avais atteint la cinquantaine et j'estimais ne plus être du tout dans le coup, car les gens avec qui je travaillais n'étaient plus du tout de ma génération. En outre, ce premier bouquin que je devais illustrer, je devais le faire avec Pierre Miquel qui est un grand bonhomme et un grand historien. J'ai finalement accepté ce travail qui m'a beaucoup intéressé.
Pour ces bouquins, nous bossions de la façon suivante : nous nous réunissions à quatre, le directeur de collection, l'auteur, la documentaliste et le dessinateur. L'auteur avait préparé son schéma. La documentaliste et moi prenions des notes pour chacun des chapitres du bouquin. J'effectuais dans un premier temps des dessins au crayon. Nous nous retrouvions une nouvelle fois pour déterminer ce qui n'allait pas ou pour définir les détails qui nécessitaient une recherche plus approfondie. Lorsque nous nous étions mis d'accord sur le projet définitif, je refaisais mes dessins avec, cette fois, une mise en couleurs.
J'ai commis comme cela cinq albums en tout, et chacun d'entre eux m'a demandé un peu plus d'un an de travail, étant bien entendu que je ne faisais pas que cela durant cette année. Maintenant, c'est fini. Ma collaboration avec cette collection est terminée. J'avoue que j'ai quelque fois été un peu chagriné de la mauvaise qualité d'impression de certains de ces bouquins.

N'avez-vous pas été tenté de collaborer à l'histoire de France en bandes dessinées, publiée par Larousse ?
Non, il s'agit là d'une bonne collection mais je ne suis pas un dessinateur de bandes dessinées. J'aime beaucoup la BD, mais je ne sais pas faire de BD. J'avoue d'ailleurs que je n'ai jamais été tenté d'en faire, tout simplement parce que ce que je faisais m'intéressait  au plus haut point et que je n'éprouvais donc pas le besoin de faire autre chose. Cela dit, je me suis essayé pour moi-même une ou deux fois à la BD, mais très franchement, ça n'a pas été une réussite. Ce découpage en petits carrés dans lesquels les dessins sont réduits en confettis ne m'inspire de toutes façons pas. Moi, j'ai besoin d'espace pour m'exprimer.

Vous êtes considéré comme l'un des maîtres de l'illustration. Vous reconnaissez-vous des héritiers ou des disciples ?
J'ai été l'un des rares dessinateurs à faire de l'illustration, et ce que je fais, c'est un truc qui disparaît. Les dessinateurs, aujourd'hui, font plutôt de la bande dessinée. Jean Giraud est un excellent dessinateur qui fait de superbes dessins à la plume, avec des traits très nets. Mon travail à moi se fait à la gouache. C'est une toute autre technique qui, malheureusement, ne s'apprend plus dans les écoles de dessin. On y apprend aujourd'hui la mise en page, le graphisme, mais les bases du dessin, notamment du dessin réaliste, sont largement oubliées. C'est un cercle vicieux et j'avoue que je suis incapable de citer des noms d'illustrateurs. Tous les noms de dessinateurs que j'apprécie sont des noms de dessinateurs de BD : Giraud - le plus grand selon moi avec les belges Hergé et Franquin - et puis Juillard, Marcello, Pellerin…

Vous reconnaissez-vous dans la jeunesse actuelle ?
Oui, tout à fait. Dans ma jeunesse, on se mobilisait également beaucoup, même si ce n'était pas tout à fait pour les mêmes raisons. Nous dénoncions alors les politiciens et les gouvernants corrompus de la IIIème  République. J'ai été Camelot du Roi car la République n'avait pas belle allure à l'époque, tandis que le couple qui prétendait à la couronne symbolisait alors la jeunesse et l'avenir. Ça a évidemment changé aujourd'hui. Et je suis en accord avec la jeunesse actuelle, même si je n'apprécie guère la musique rock. Il est vrai qu'à mon époque, nos aînés trouvaient que le Charleston, qui était notre rock à nous, était une musique de sauvages. On est toujours le croulant d'une époque.

Etes-vous sensible à l'hommage qui vous est rendu par KID 87 ?
Bien sûr, cela fait toujours plaisir, même si, à 76 ans, je ne suis évidemment plus à la recherche d'hommages. Cela arrive un peu tard. J'aurais préféré que ce type de manifestation intervienne au moment où je me donnait à fond dans mon boulot, c'est-à-dire dans les années soixante.

On vous présente comme le peintre de l'Enfance et de l'Adolescence. Vous revendiquez-vous comme tel ?
Non, il s'agit là d'une étiquette qui me colle à la peau et qui me vient de ma période Signe de Piste, mais je n'ai pas fait que dessiner l'enfance ou l'adolescence.

Quels sont vos projets ?
Je n'ai évidemment plus de projets de longue haleine. Actuellement, je suis en train de travailler à une histoire des châteaux-forts, rédigée par deux castellologues, Mmes Alexandre et Piponnier, qui sera édité par Ouest-France.
Et j'ai également en projet l'illustration d'une nouvelle traduction du
Livre de la Jungle de Rudyard Kipling, qui sera éditée par les Editions Universitaires qui ont également repris la collection Signe de Piste.

Propos recueillis par Alain Goguey.

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