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Signe de Piste : entre Modernité et Légende :
À chaque génération, le Signe de Piste voit arriver à lui de nouvelles têtes, et de nouvelles plumes, toutes porteuses d'un nouveau regard, dont la fraîcheur et la férocité (parfois), nous aident à demeurer vivants…

Laetitia Mederer ne déroge pas à la règle : le SDP en prend pour son grade (collection pour nostalgiques…) mais se voit accorder tout de même in extremis son brevet de modernité grâce aux versions numériques et aux nouveaux sites Internet, sans parler des auteurs arrivés récemment !
Mais l'essentiel est là : le goût des valeurs chevaleresques, l'enracinement assumé à la fois dans une culture chrétienne et une histoire française et européenne, la magie des illustrations de Joubert, la continuité et la fidélité à un patrimoine unique dans la littérature jeunesse, l'ouverture  au monde et aux autres, le goût de l'innovation.
L'auteure synthétise, recontextualise, simplifie parfois faute de place, dans une langue sobre mais non dénuée d'élégance et résume à sa façon le parcours exemplaire d'une collection jeunesse pas comme les autres.
Ce travail universitaire résume fort habilement tout ce qu'il faut savoir sur la collection, même si nous ne partageons pas sa vision parfois orientée ou son pessimisme, mais nous avons toujours privilégié le dialogue et la remise en question, tant qu'ils sont honnêtes, ce qui est le cas.

Il y manque quelques éléments importants que je me permets d'ajouter :
--) la dimension "conservatoire de la littérature scoute" car le SDP fut longtemps la seule collection à republier les classiques de Larigaudie, ou de Jean-Claude Alain parus chez d'autres éditeurs et épuisés;
--) l'importance historique de Madeleine Gilleron et Georges Ferney dans le passage de flambeau entre Jacques Michel et le tandem Dalens/Foncine;
--) les autres illustrateurs : Michel Gourlier, Igor et Cyril Arnstam, Robert Gaulier... les si nombreux auteurs mythiques : Pierre Labat, Anne Golon, Philippe Avron, Robert Alexandre... tous ces hommes et toutes ces femmes qui, durant quatre-vingts ans, contribuèrent à la poésie et à la magie du Signe de Piste...
--) le travail inédit et décapant de dépoussiérage de l'analyse historique et littéraire de la collection entrepris par Alain Jamot dans l'intégrale Joubert et qui fait désormais école;
--) et enfin l'importance du forum Birkenwald, un peu oublié aujourd'hui, mais qui participa activement à sa façon au réveil de l'engouement autour de la collection, en impliquant directement les anciens lecteurs.

La relève est là, tant chez les lecteurs que les fans ou les analystes, alors réjouissons-nous et rendez-vous pour le centenaire de la collection…

Franz Savigny
codirecteur de la collection Signe de Piste
Janvier 2018

La collection « Signe de Piste » :

Créée en 1937 par Jacques Michel, la collection « Signe de Piste »est destinée à la jeunesse française, et plus particulièrement à un lectorat scout. Les thématiques abordées par les romanciers tels que Serge Dalens, Jean-Louis Foncine, Guy de Larigaudie ou Bruno Saint-Hill sont celles de la nature, de l’aventure, des camps d’éclaireurs ou encore celle de l’amitié. La majorité des récits mettent en scène des jeunes garçons aux valeurs chevaleresques qui n’ont peur de rien et qui rêvent de découvertes merveilleuses.  
La collection connaît son apogée dans les années 1950 à 1970, publiée aux éditions Alsatia Paris avec plus de 300 000 exemplaires vendus par an mais perdure encore de nos jours malgré un succès moindre. Il semblerait en effet à première vue qu’une partie de la jeunesse contemporaine ne se retrouve plus autant dans les héros dépeints dans ses romans et que les idéaux courtois encouragés ne correspondent plus à ses désirs. Grâce aux nombreux efforts des différents repreneurs de la collection pour relancer l’engouement pour les « Signe de Piste », et grâce aux différentes mises à jour éditoriales les romans passionnent cependant toujours un public plus restreint qu’au siècle passé, mais fidèle et demandeur.
En effet, les thèmes abordés, mais surtout les valeurs morales promues par la collection, s’adressent à un lectorat essentiellement catholique, scout et nostalgique des temps anciens où le mystère et l’aventure appelaient les enfants. Ainsi, les romans les plus représentatifs comme ceux de la saga du Prince Eric , le Relais de la chance au Roy  ou Tempête sur Nampilly , évoquent la noblesse, le courage et les aventures chevaleresques dignes des ancêtres des jeunes héros.
Il semble intéressant d’étudier la volonté assumée des maisons d’éditions successives de perpétuer une tradition, tout en développant une approche commerciale moderne capable d’attirer un lectorat jeune.


Une collection jeunesse fidèle à la tradition

L’esprit « Signe de Piste »
La collection « Signe de Piste » relève d’abord de la littérature jeunesse. Elle s’adresse aux adolescents de 13 à 17 ans, avides d’aventures. Fondée en 1937, elle comporte à l’origine des romans où l’émerveillement et le jeu sont des moyens privilégiés afin d’échapper à la vie quotidienne normée. Le bracelet de Vermeil , publié en 1937, raconte ainsi la genèse de la grande amitié qui lie Eric et Christian, deux scouts que l’histoire de leurs ancêtres condamne pourtant à une animosité mortelle. Cependant, grâce à la noblesse de leur caractère, les garçons triomphent de la fatalité et brisent une horrible tradition. Ces romans comme ceux qui les suivent, qu’ils mettent en scène des scouts ou non, qu’ils aient pour cadre la France contemporaine, les croisades, l’empire russe ou encore l’espace, ont toujours pour héros de jeunes gens, plus souvent garçons que filles, qui mettent leurs capacités, leur générosité, au service d’une noble cause, dusse-t-elle les conduire à la mort.
L’esprit « Signe de Piste » est celui de la route au cours de laquelle de sombres mystères sont éclaircis. La ligne éditoriale fixée par Jacques Michel, le premier directeur de la collection aux éditions Alsatia est alors assez claire : il s’agit d’intéresser les jeunes scouts à une littérature adaptée. Cette dernière doit donc être aventureuse mais également promouvoir les idéaux du scoutisme et sa loi.

Le scout met son honneur à mériter confiance.
Le scout est loyal à son pays, ses parents, ses chefs et ses subordonnés.
Le scout est fait pour servir et sauver son prochain.
Le scout est l’ami de tous et le frère de tout autre scout.
Le scout est courtois et chevaleresque.
Le scout voit dans la nature l’œuvre de Dieu, il aime les plantes et les animaux.
Le scout obéit sans réplique et ne fait rien à moitié.
Le scout est maître de soi, il sourit et chante dans les difficultés.
Le scout est économe et prend soin du bien d’autrui.
Le scout est pur dans ses pensées, ses paroles et ses actes. 

C’est en effet à partir de cette loi que promettent de suivre tous les scouts, que semblent être caractérisés les héros des « Signe de Piste ». Même Jacques, le voleur des Enfants de l’Espérance , s’avère être un garçon « au regard pur », assoiffé d’absolu qu’il trouvera finalement avec les éclaireurs qui l’accueillent. Les fondateurs de la collection comme leurs successeurs, ont voulu ériger les personnages des « Signe de Piste », en modèles dignes d’admiration plus qu’en garçons du monde réel. Princes ou fils de boucher, ce sont des âmes pures dont l’innocence résiste à la corruption du monde. Il s’agit d’un parti-pris éditorial, qui s’adresse donc à un lectorat non pas seulement jeune, mais apte à s’approprier les valeurs défendues par la collection.

L'univers du «Signe de piste» est donc un univers courbe qui tend à refermer l'imaginaire sur lui-même pour former une sphère parfaite, une «bulle» représentationnelle aux parois translucides mais étanches, plus réelle que la réalité vécue parce que plus totalement satisfaisante pour ceux à qui l'on s'adresse comme pour ceux qui la façonnent, plus belle et plus pure. Ce caractère se forge de roman en roman, chacun participant du tout, en général, avec plus ou moins d'habileté ou de talent, et l'on peut y trouver autant une volonté éditoriale de cohérence, qu'une même communion des auteurs à une façon de concevoir le monde 

 

Les caractéristiques de la collection 
Comment reconnait-on un « Signe de Piste » ? Outre les thématiques aventureuses et chevaleresques, et le logo de la collection dessiné par Pierre Joubert, les romans de la collection sont organisés en cours chapitres bien aérés, et surtout ils sont illustrés. 
 
Figure 1: logos collection « Signe de Piste », éditions Delahaye

Pierre Joubert, dont le nom est associé à la collection depuis sa création, en a ainsi illustré plus de la moitié des couvertures , de même que de nombreuses pages à l’intérieur des œuvres. En effet, il s’agit souvent de portraits représentant les jeunes héros en plein cœur de l’action romanesque et qui, illustrant leur noblesse et leur saine beauté, en font des modèles enviables. 

    
Figure 2 : illustrations de Pierre Joubert, respectivement éditées : en 1945, aux Editions Alsatia pour Monsieur le chevalier Saint Bart, corsaire du roi soleil ; 1957 aux éditions Alsatia pour La croisade des enfants ; 1956 aux éditions Alsatia pour José Mohamed et 1984 aux éditions Fleurus pour Eric le Magnifique.

En dépit de l’évolution artistique de Pierre Joubert, ses illustrations, qu’elles datent du début ou de la fin de sa carrière, montrent dans l’ensemble des jeunes gens à la silhouette fine, presque féminine, qui à peine sortis de l’enfance ont déjà un rôle dans le monde adulte. Corsaires, chevaliers, princes, enfants sauvages ou juste scouts, ils respirent la santé et la vie.

Une autre particularité de la collection, est que les romans publiés sont des œuvres jusque là inédites, et que les auteurs écrivent pour qu’elles s’inscrivent justement dans la ligne éditoriale. Les « Signe de Piste » sont des romans jeunesse qui ne cherchent pas à réactualiser les classiques mais à faire découvrir de tous nouveaux romans. On peut d’ailleurs les comparer avec une autre collection jeunesse qu’est, par exemple, la collection « Rouge et Or », fondée en 1947 par les éditions Générales Publicités qui quant à elle, présente aussi bien des romans inédits tels que Les Cents Malheurs des petits Cantebecs que des rééditions de romans classiques que sont les œuvres de la comtesse de Ségur , de La Fontaine  ou de Dumas . Ces romans dont le lectorat espéré est le même que celui des romans « Signe de Piste », sont plutôt luxueux et étaient souvent remis comme prix. Ils se proposent pourtant le même objectif de montrer l’exemple aux jeunes et il est écrit sur la quatrième de couverture « La Bibliothèque Rouge et Or forme le goût de la jeunesse ». Dans  « Jean de la Fontfraîche et le roman historique en Rouge et Or  », Cécile Boulaire explique ainsi que la collection se veut à la fois formatrice de la jeunesse et ouverture à l’autre. Elle décrit l’exotisme présent dans de nombreux romans d’après-guerre, et la volonté affichée d’estomper les différences afin d’échapper aux idées reçues et de ne plus craindre l’étranger. 

Amour du travail bien fait et de l'effort collectif, attachement au pays et tolérance mêlés, voilà rapidement énoncées les valeurs qui fondent cette saga romanesque pour la jeunesse. Des valeurs qui ne déparent pas la collection dans son ensemble. […]
Jean de Fontfraîche témoigne de ce que la collection Rouge et Or pouvait produire de meilleur: (…) une suite romanesque entièrement habitée par l'ouverture d'esprit et le caractère positif emblématiques de la collection. Tous les jeunes garçons de onze ans qui s'animent devant nos yeux de lecteurs sont dynamiques, pleins de vie, ardents, généreux. Tous se cherchent encore, et se frottent aux adultes plus qu'ils ne s'y heurtent, de sorte qu'à la fin de chaque roman chacun sait mieux qu'au départ ce qu'il va faire de sa vie. Tous aiment par-dessus tout leur village et sa nature, le travail qu'on leur y a confié, la vie qui s'ouvre devant eux .

Cette définition de la collection  semble donc  pouvoir rapprocher cette dernière de la collection « Signe de Piste », au sens où toutes deux utilisent les ressorts narratifs afin de former la jeunesse et de lui inculquer des valeurs morales grâce au merveilleux de l’aventure. Cependant, si le désir d’ouverture à l’étranger et à l’ailleurs de la « Bibliothèque Rouge et Or » trouve son pendant chez les « Signe de Piste », les romans rattachés à cette dernière collection ont cependant plus un terreau patriotique et s’appliquent bien souvent à défendre et à promouvoir la beauté et la richesse de la terre natale. De plus, la mixité qui règne dans la collection « Rouge et Or » à partir des années 1970 ne sera jamais atteinte dans la collection rivale, qui jusqu’à ces dernières parutions, compte un ratio bien plus important d’héros que d’héroïnes.

L’évolution des romans
Si aujourd’hui encore les éditions Delahaye publient de nouveaux romanciers et encouragent l’envoi de manuscrits de la part de leurs lecteurs, les nouveaux romans comme les anciens s’inscrivent dans une même tradition. Agnès Fénart, codirectrice de la collection, espère ainsi « faire perdurer l’esprit de la collection » en encourageant des écrivains défendant les charmes de leur région et l’esprit scout . Elle revendique ainsi une harmonisation des œuvres indispensable à la pérennité puisque exigée par le lectorat. 
En comparant les premiers romans publiés dans la première partie du XXe siècle avec ceux publiés récemment, on remarque d’ailleurs une grande similitude, non seulement dans les thèmes choisis, mais également à propos du travail de la langue du narrateur comme de la langue des personnages principaux qui est toujours soutenue, et surtout des valeurs promues. Il ne s’agit peut être plus pour la collection de s’adapter à un public dont les valeurs ont changé, mais plutôt de s’inscrire dans une tradition dans laquelle se reconnaît d’emblée une grande partie du lectorat.

De nouveaux choix éditoriaux
Après que les éditions Hachette ont abandonné en 1974 la collection « Signe de Piste », celle-ci est passée de mains en mains, reprise par des fidèles aussi bien que par Fleurus ou Carnot. Elle relève aujourd’hui et depuis 2007 des Editions Delahaye . Ces éditions permettent la survie de la collection, en travaillant en collaboration avec de nombreux « bienveillants » qui œuvrent bénévolement à la promotion comme à l’édition des romans, illustrations et autres travaux du label. 

Une collection proche de son lectorat
Depuis sa création, la collection « Signe de Piste » atteste d’une volonté affichée de tisser des liens étroits avec son lectorat, et essentiellement avec la jeunesse. Que ce soit par des prises à parti du lecteur par le narrateur, des préfaces intrigantes, l’organisation de nombreux concours par l’association « Les amis des Signes de Piste  » ou grâce à de nombreux produit dérivés (poster, estampes ou cartes postales signées Pierre Joubert, carnets de chants, puzzle, CD…), les différentes maisons d’éditions qui ont publié la collection ont toujours cherché à rendre vivant son esprit en y faisant participer le public.
Ainsi, les préfaces et les postfaces que Serge Dalens écrit pour ses romans sont souvent enjouées, parfois provocatrices voire clairement engagées. La postface de La mort d’Eric  écrite en 1943 s’adresse par exemple d’abord aux parents des jeunes lecteurs, justifiant la nécessité de la lecture d’un tel « livre qui se finit mal », puis aux jeunes Français et Belges vivant sous l’occupation. L’auteur propose à ces derniers, sous la forme d’un dialogue, un ensemble de règles de vie qui leur permettrait de devenir des hommes forts, patriotes et sûrs de leurs convictions :

« -Mais, diras-tu, quel est mon devoir, quelle est la vérité ?
Ton devoir c’est de mieux s’instruire ce matin pour mieux servir ce soir.
Rappelle-toi la devise des Saint-Cyriens : « Ils s’instruisent pour vaincre.»
Ne travaille pas seulement en vue des examens. Forme ton caractère. Adopte une règle et suis-là.
Ne sois pas un bouchon ballotté par les flots, un navire sans gouvernail. Affronte la mer et prends la barre.
Fais-toi des amis. Réunis une équipe. Dès maintenant sache à quel poste tu serviras demain.
Quelle est la vérité ?
Dans le noir il est difficile de saisir son visage.
En ces jours de deuil, la vérité pour toi, c’est d’abord d’être Belge ou Français.
Les jours vont vite, les années roulent. Avant d’être un homme, apprends à regarder les grandes personnes en face. »
                                                 Paris, janvier 43

Lorsqu’ils y sont incités par les événements contemporains, les romanciers n’hésitent pas à interpeller leurs lecteurs qu’ils supposent toujours jeunes, malléables et encore purs, afin de leur transmettre une sorte de sagesse qui devrait les élever.

Les principales figures de la collection que sont Dalens, Foncine et Joubert ont fait également beaucoup pour que vivent les « Signes de Piste ». Ayant un grand public passionné par leurs œuvres, ils ont élaboré différents moyens de faire participer la jeunesse enthousiaste, comme la création du Prix des moins de 25 ans et le concours du Meilleur Synopsis qui offraient au gagnant la possibilité de faire éditer son roman sous le label de la collection avec des illustrations de Pierre Joubert, ou le Nouveau grand concours créé en 1973 qui permettait aux douze premiers lauréats du questionnaire de partir en safari-photo au Sénégal.


Les nouvelles éditions
De nos jours encore, la collection « Signe de Piste » cherche à rester proche de ses lecteurs. Selon son projet éditorial que l’on peut lire sur la page officielle de la collection, cette dernière revendique même une approche moderne du lectorat:

« ‘’Signe de Piste’’ a toujours su s’impliquer dans les grands débats de son temps, et souvent être en avance sur son époque. La nouvelle relance de cette collection prestigieuse par les Editions Delahaye va être faite dans un esprit de tradition et de modernité : 
- Tradition : en rééditant les meilleurs titres de la collection, et en assurant ainsi la conservation d’un patrimoine littéraire qui a sa place dans l’histoire de la littérature de jeunesse. 
- Modernité : en proposant aux générations d’aujourd’hui des textes en prise direct avec le monde actuel : place et rôle de la jeunesse dans la société, grands conflits et périls mondiaux….  »

Les nouveaux éditeurs de la collection cherchent ainsi à poursuivre une entreprise qui a aujourd’hui 80 ans et qui du fait de sa nature profonde, ne peut pas transiger avec les changements peut être nécessaire à un renouveau du lectorat. Un « Signe de Piste » pour en être un se doit d’être fidèle à un esprit peut être moderne il y a quelques décennies mais qui aujourd’hui apparaît comme celui d’un autre temps, révolu mais appelant à la nostalgie. Dalens écrit d’ailleurs dans l’édition Hachette de 1971, reprise en 1996 par Fleurus, du Bracelet de Vermeil : « Avant de laisser voir le jour à cette nouvelle et sans doute dernière édition du Bracelet de Vermeil, je me suis demandé s’il ne fallait pas, sans cependant toucher à l’essentiel, raconter cette histoire de façon un peu différente, en l’adoptant aux modes de notre temps. J’y ai renoncé, parce que la moderniser, c’était la défigurer.  » 
Il serait cependant faux de prétendre que la collection n’a connu aucun changement majeur depuis sa création, les principaux ayant eut lieu en 1975 lorsque les éditions Epi, alors propriétaire du label, lancent « Le Nouveau Signe de Piste » qui revoit la mise en page et abandonne la couverture rigide pour une couverture souple et dont les illustrations sont désormais en couleur. En 2017 les romans publiés ont gardé cette mise en page et se vendent principalement en e-commerce et en librairies.


Les « Signe de Piste » et internet
Une des tentatives de s’intégrer à la modernité tentée par la collection, réside en ses nouvelles stratégies de vente. Les éditions Delahaye sont en effet propriétaires de différents sites internet qui sont à la fois bien organisés, ludiques, informatifs et qui sont de véritable relais entre la maison d’édition, ses bienveillants, les lecteurs et les clients. Ces sites sont en outre les suivants : http://www.signe-de-piste.com ; http://www.carnet2bord.com et http://pierre-joubert.typepad.fr. 
 
Figure 3: page d'accueil du site Carnet de bord, http://www.carnet2bord.com, consulté le 12/12/2017

Le Site officiel du « Signe de Piste » propose essentiellement une présentation de la collection grâce à quelques chiffres, la liste des auteurs y ayant collaboré et celle de leurs œuvres, des articles et la ligne éditoriale suivante définissant les critères nécessaires à la retenue d’un manuscrit pour la publication :
- conformité à l'esprit de la collection: héros adolescent(s), caractère positif, recours à l'aventure ou à l'action, degré d'énergie, petit nombre de personnages ;
- style : direct, recours fréquent au dialogue, qualité de la langue ;
- narration: rythme du récit, simplicité de l'intrigue, focalisation du récit sur l'essentiel (pas de digressions inutiles, de morale, de cours magistraux...) ;
- souci du lecteur: actualité du récit, ciblage des centres d'intérêt des jeunes, potentiel d'identification à un ou plusieurs personnages, âge auquel s'adresse le récit ;
- (éventuellement) nouveauté du texte : le sujet a-t-il déjà été abordé dans la collection ? Le texte fait-il référence à la collection ? Est-ce un hommage ou un plagiat ? etc. ;
- absence d'éléments indésirables tels que: apologie de la violence, érotisme, militantisme politique, appels à la haine, xénophobie etc. 

La vente en ligne des nouveaux romans comme des produits dérivés se fait elle sur le site « Carnet de Bord », qui propose un panel d’anciens comme de nouveaux romans que le client peut commander en format papier aussi bien qu’en format numérique. Il apparait en effet qu’afin de cibler un lectorat jeune, les éditions Delahaye soient en train de numériser progressivement les romans, qui sont ainsi accessibles très rapidement et pour presque quatre fois moins cher que le format papier. Elles ont également créé « le Réseau », à savoir une communauté de jeunes lecteurs entre 12 et 17 ans qui sont invités à poster sur une page les commentaires qu’ils ont à faire sur l’un des romans afin d’en faire profiter l’ensemble du réseau. Dans ce but, ils se voient offrir un premier roman numérique de leur choix, et sont supposés en faire la promotion auprès de la communauté. Les petites chroniques  sont alors publiées sur la page Facebook de la collection : « Réseau Signe de Piste » et l’événement apparaît également sur Twitter (@SigneDePiste). 
Cette campagne d’informatisation représente une véritable « révolution pour la collection  » qui a adopté le numérique en quelques années. D’après Agnès Fénart, c’était une question de survie, témoignant d’une capacité d’adaptation qui permet aux « Signe de Piste » d’être toujours lus de nos jours.

Une littérature jeunesse ?
Un lectorat âgé et nostalgique
Il semblerait à première vue - et d’après les participations aux différents forums des sites consacrés aux nouvelles éditions des « Signe de Piste », qu’une partie du lectorat de cette collection jeunesse, soit constituée d’anciens scouts et lecteurs, fidèles de la première heure et aujourd’hui assez âgés. Ces lecteurs eux-mêmes adolescents lors de la publication des romans sont ravis de retrouver les héros et les aventures de leur jeunesse et  peuvent également désirer les faire découvrir à leur descendance, participant ainsi à la création d’un nouveau lectorat grâce aux traditions familiales.
On peut d’ailleurs lire sur le livre d’or du site internet « Carnet de bord », relais de la  collection, de nombreux commentaires postés par d’anciens lecteurs qui se disent enchantés de retrouver les livres de leur enfance :

« Que de souvenirs, que de souvenirs ! J’ai commandé et relu tout « Le Prince Eric » après ... 55 ans ! J’ai bien encore un ou deux volumes des années soixante, mais plus en très bon état. Je me revois encore à cette époque-là. »

« Enfin je retrouve « Signe de Piste », longtemps après mes années de scoutisme, et cette fois pour ma … petite fille ! Bravo pour cette action que j’assimile à une préservation de notre patrimoine culturel qui véhicule des valeurs positives. (…) nous serions prêts à payer un peu plus cher pour retrouver la qualité des éditions « Signe de Piste » d’autrefois avec leurs belles couvertures rigides. Merci d’exister. »

« Ayant été en 1957 2e du concours national de dessins des éditions « Signe de Piste » (…) je suis fier du fait que Pierre Joubert en ait été le président du jury. Aujourd’hui à 72 ans, pour moi il reste le meilleur illustrateur de la jeunesse d’après guerre et je lui garde une profonde admiration… »

« Bonjour à tous, aujourd’hui à 50 ans et grâce à Carnet2bord, j’ai le plaisir de faire découvrir les livres de mon adolescence à mes enfants…» 

Ces lecteurs qui ne sont plus jeunes, retrouvent néanmoins leur jeunesse dans la collection « Signe de Piste ». Celle-ci semble être fortement liée, dans leurs esprits, à leurs souvenirs et pour beaucoup est assimilée à leur expérience scoute. Il est intéressant de constater qu’une littérature jeunesse s’adresse entre autre au troisième âge afin de se faire connaître du jeune lectorat. Les anciens lecteurs qui replongent dans les romans de leur enfance, se font ainsi les relais de l’esprit « Signe de Piste ». 
Un lectorat jeune mais peu représentatif de la jeunesse
Malgré la part belle faite aux anciens lecteurs, il serait faux de prétendre que la collection « Signe de Piste » ne cherche pas à répondre aux attentes d’un public jeune auquel elle désire encore s’adresser. Alain Gout écrit même que la modernité de la collection « vient surtout de ce qu’ils [les auteurs] ont compris qu’une nouvelle classe d’âge, l’adolescence, est apparue, et qu’ils l’ont accueillie : les auteurs ne lui parlent pas comme à des enfants, mais d’égal à égal les yeux dans les yeux.  » De fait, à travers « le Réseau », les éditions Delahaye cherchent à stimuler les adolescents afin de leur faire prendre la plume, mais elles désirent également entretenir une littérature accessible à des jeunes qui a priori n’aiment pas lire. La collection « Signe de Piste » a, entre autre choses, pour but « de remédier à la catastrophe qu’est l’abandon de la lecture par la jeunesse  ». C’est pourquoi, malgré une ligne éditoriale plutôt traditionnelle, la collection tente la publication de nouveaux romans aux thèmes contemporains. Parmi ces derniers, on peut compter les romans de la saga « Mission ADN  »,qui en interrogeant les bienfaits et les dangers de la science en évaluent les méfaits comme les bienfaits ; Scouts de l’ombre  qui met en en scène une nouvelle guerre mondiale dont l’unique espoir de résolution réside dans la simplicité et la pureté de jeunes garçons ; ou Pour ne plus marcher seul , qui fait le récit de l’amitié d’Ambroise et Lise, deux enfants malades dont les solitudes s’accordent  et qui ensemble retrouvent goût à la vie.

Sans pour autant prétendre saisir l’ensemble du jeune lectorat de la collection, une étude des préfaces, postfaces, romans, publicités et articles des différentes revues et forums pourrait alors avancer l’hypothèse suivante : puisque la collection « Signe de Piste » est idéologiquement et religieusement orientée, son lectorat serait, volontairement ou non, ciblé et correspondrait majoritairement à la jeunesse catholique bourgeoise. 

En résumé, le héros «SDP » est un beau garçon, orphelin ou dans la proximité d'un orphelin ; il est titré, ou c'est un «élu» sans qu'il le sache toujours ; il est scout, dans la mouvance du scoutisme ou d'un groupe de pairs organisé comme des scouts, et, dans tous les cas ou presque, il est traversé par un système représentationnel hérité du scoutisme catholique de l'avant et de l'immédiat après-guerre. L'aventure est son espace de réalisation. Ce héros fonctionne à l'amitié dans tous les cas, sans exception. Par amitié, il faut entendre amour entre garçons, amour pur, amour sublimé cela va de soi, source de tous les dévouements, de tous les sacrifices, de tous les rêves, de tous les dépits aussi. Cette amitié-là, qui peut autrement se décliner en « fraternité d'âmes » avant la fraternité des armes, est le ressort fondamental, le «nerf de la guerre» qui tend et sous-tend toutes les intrigues romanesques du «Signe» à quelques rarissimes exceptions près . 

Ce héros « Signe de Piste » témoigne ainsi du milieu social dont il faut avoir connaissance à défaut d’y appartenir, afin de saisir les enjeux essentiels de cette littérature. Alors qu’Agnès Fénart s’appuyant sur les articles de Diane Gautret à propos des jeunes et de la lecture dans Famille Chrétienne , espère redonner le goût de la lecture à la jeunesse en s’appuyant sur « la littérature régionale  », elle cherche en fait  à faire redécouvrir leur pays aux adolescents français et ainsi à les y intéresser. 
La collection « Signe de Piste » est encore reconnue et admirée par de nombreux lecteurs à qui elle offre les souvenirs ou les rêves d’un ancien temps un peu fantasmé au cœur duquel les plus merveilleuses aventures arrivent à des jeunes gens. C’est grâce entre autre à leur capacité à faire revivre un temps révolu que l’on imagine plus pur et plus extraordinaire que les « Signe de Piste » trouvent encore un lectorat. Ainsi fidèle à elle-même, la collection n’attirerait plus un public nouveau mais participerait à la transmission d’un héritage au sein d’une communauté.

Laetitia Mederer
Master 2 de Recherche Littérature Française à l’Université d’Aix-Marseille (AMU)
Janvier 2018